« Vol de coq », mon premier procès!

« Retenu ! » La voix du représentant du ministère public résonne dans la salle d’audience du tribunal de Première instance de Port-au-Prince.

 

C’est samedi. J’ai revêtu la toge pour faire de l’assistance légale bénévolement dans le cadre de mon stage. C’est la première affaire correctionnelle que je plaide. Je suis légèrement stressée. Mais je sais que je serai à la hauteur. N’ai-je pas toujours été un des plus brillants étudiants de ma promotion ? J’ai déjà parlé à mon client du jour et je suis sûre que cela va aller. Aux côtés de ma consœur, je parais calme et confiante.

 

Je me redresse fièrement. Je sens comme une poussée d’adrénaline monter en moi. Machinalement, je pense aux notes et directives de mes professeurs de droit. Je me remémore les étapes du déroulement du procès tracées par le code d’instruction criminelle. Je fais quelques annotations, prépare brièvement ma plaidoirie. Ca y est, je me lance.

 

– Magistrat, veuillez appointer le ministère public à me communiquer toutes les pièces généralement quelconques dont il entend se servir dans le cadre de ce dossier, prononçai-je dès que le magistrat m’accorde la parole.

 

Une formule toute faite que je n’ai pas été cherché bien loin, diraient certains. Je sais. Mais je suis de celles qui trouvent que les grands mots, les grandes envolées lyriques pour épater la galerie, sont souvent superflus à la barre. L’essentiel peut se dire simplement et de manière concise, non sans élégance. A moins que cela ne fasse partie de ma stratégie de défense, je n’ai pas besoin de remonter au temps immémoriaux. Au prétoire, ce n’est pas de moi qu’il s’agit. Mais de mon client. De l’intérêt de ce prévenu que je défends aujourd’hui, quoique bénévolement et qui risque d’aller en prison.

 

Le ministère public s’exécute. Rapidement à la barre, je consulte le dossier. Ce jeune que j’appellerai Jean, …….est accusé de vol. Il a volé un coq et a été arrêté par la police dans une localité de la commune de Carrefour. Voilà l’essentiel du cas qui pend à juger.

 

Aucun témoin n’a comparu. Je demande au Ministère Public de me présenter les pièces à conviction, dont le coq qui été volé. « Mèt la mande wè kòk la », ordonne le magistrat en siège au Ministère public. La salle éclate de rire. Le ministère public inclus. Ce dernier demande une suspension d’audience. Le temps qu’il donne suite à ma demande. Je crois l’entendre demander à l’huissier d’aller prendre un de ces coqs qui flânent habituellement sur la cour du Palais de Justice. Quelle ironie !

 

L’ambiance est irréelle, futuriste. On se croirait au théâtre. Jamais je n’avais imaginé qu’un procès pourrait se dérouler d’une telle façon. Les plaisanteries de toutes sortes fusent de part et d’autres. Et les éclats de rire aussi. Et moi, je me dis que pour juste une histoire de coq, que tous ceux qui sont dans la salle trouvent banale, ce jeune en face de moi a déjà passé près d’un an en prison. Que dis-je ? En détention préventive prolongée. C’est le terme que l’on utilise. Il y restera aussi si je perds ce procès. Dire qu’il risque au moins six mois d’emprisonnement pour le vol d’un coq qui pourrait coûter beaucoup moins que la salade que j’ai avalé tout juste avant l’audience?

 

Jean, le prévenu ne rit pas. Il a l’air absent. D’ailleurs, comprend-il seulement ce qui se dit au tribunal ? Le juge, le ministère public, et nous de la défense, nous parlons tous français !

 

Or Jean, du haut de ses 18 ans, ne sait ni lire ni écrire. Parlerait-on créole, on doute qu’il aurait tout saisi de notre jargon. Tête baissée, il doit bien se demander ce qu’on doit dire de lui. Ce que moi, cette avocate stagiaire qu’il n’a rencontré que ce matin, doit dire pour sa défense. Dans ses vêtements usés, il fait pitié. Jean venait à peine de rentrer à la capitale en quête d’un mieux-être quand il a eu la malencontreuse idée de voler…un coq. « C’était la première fois » a-t-il expliqué au magistrat. -Les prévenus et accusés disent souvent cela.- Mais tant pis pour lui, le vol est une infraction.

 

Après le procès, Jean est libéré. Ce soir, il dormira chez lui. Que fera-t-il après ?

Après près d’un an passé en prison, au Pénitencier National en compagnie de bandits de grands chemins, que deviendra-t-il ? Qui encore s’occupe de réintégrer les détenus dans la société ?

 

Je le regarde et je vois défiler devant moi le sort de tous ces laissés pour comptes. Il aurait pu être un médecin, un artisan, un ingénieur, un citoyen utile à son pays. Mais il risque de ne rien être de tout cela. Il est tellement fréquent de voir les jeunes qui ont grandi dans des zones de pauvreté et de non-droit, ceux qui n’ont pas bénéficié d’une éducation, finir comme des épaves dans les cellules des prisons. Hélas. Le système se moque royalement d’eux. Et comme dans ce procès, les détenus sont des laissés pour compte. Car chez nous, la justice à l’allure d’une belle blague qui ne fait rire que ceux qui ne sont pas derrière les barreaux.

 

 

 

 

 

 

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